Si quand on aime on ne compte pas, alors il est rare d'aimer. Qui aime sans calcul? Inconditionnellement? Sans dépendre de celle ou de celui qu'il aime? Quel amoureux n'emprunte aucune qualité? Que reste-t-il de l'amour quand on enlève le fatras des mauvais raisons qu'il se donne? Quel est l'amour qui ne relève ni du narcissisme, ni du désir mimétique, ni de la peur d'être seul, ni d'un tempétament de tyran, ni d'une ruse de l'espèce pour garantir sa perpétuation?
"Non, vous ne m'aimez point comme il faut que l'on aime" dit Célimène à Alceste, dont "l'adeur extrême", l'amour sans partage, idéal et donc mausade, ne vaut à l'aimée que des insultes. Mais comment devrait-il faire? Quel amour n'est pas souillé par l'amour-propre, gagréné par l'idéal? Comment un homme qui se déteste lui-même pourrait-il aimer autre chose que son contraire? Comme Alceste, dont la vanité est à la mesure de la haine qu'il se porte, pourrait-il aimer sans haïr ni maltraiter, ni demander à celle qu'il aime de rompre tout commerce avec le monde? Alceste aimerait-il Célimène si elle ne le décevait pas? Quel plaisir trouverait-il en sa compagnie si elle ne lui donnait aucune raison de se plaindre? Quel intérêt le misanthrope trouverait-il s'il ne trouvait précisément son intérêt dans un amour maladif? Si Alceste avait à aimer Célimène comme il "faudrait qu'il l'aime" c'est-à-dire indépendamment de lui-même, alors il ne l'aimerait pas. En demandant à être aimée pour elle-même - autrement dit: malgré ce qu'elle est -, en réclamant qu'on l'aime sans la juger, la coquette n'a pas moins que son amant le goût de l'absolu. Or, n'en déplaise à Célimène, aucun amour n'est déraisonnable, surtout s'il est exclusif: on aime comme on peut, avec les moyens du bord, et parce qu'on en a besoin.
"Il avait suffit d'un changement léger de la coiffur, d'une robe différente, ou de l'atmosphère d'un lieu public pour rendre méconnaisable celle qu'on croyait déjà à jamais fixée dans la mémoire. Qui n'a pas éprouvé ce désappointement, dit Aragon, ne sait rien du véritable amour". Car amour est de sang-mêlé. Quand il est céleste, l'amour pue les oragnes, et dès qu'il est charnel, il aspire à l'absolu. L'amour est impur, jaloux, inquiet, de mauvaise foi. Ôtez à l'amour tout ce qu'il n'est pas vraiment, vous obtiendrez l'indifférence. Enlevez-lui le désir, les regrets, la jalousie, la rage, la plaisir, la tendresse, le peur de mourir et l'impuissance, il n'en restera que du bois sec.
Un peu, beaucoup, pasionnément: il y a de l'amour partout, du printemps à l'automne. Il y a de l'amour tout le temps, même après, quand les amants se rhabillent et qu'on remet les paravents Mieux: qu'il soit affaire de coeur, ou de raison, l'amour peut naître de sa contrefaçon, à l'image de ces amants qui, se prenant à leur jeu, finissent par s'aimer après se l'être promis. "Vouloir, ne plus aimer, c'est encore de l'amour, écrit La Bruyère; vouloir aimer encore, ça ne l'est déjà plus" Pas sûr. A la différence de l'amour fou, à l'inverse des bons sentiments, l'amour réclame des efforts, du courage et de l'abnégation. Il faut ramer pour aimer. Il en va de l'amour comme commencer à fumer: c'est une question de volonté. Quand on aime, on se donne du mal.
Il arrive d'ailleurs, comme le talent naît du travail, comme un mariage de raison devient un mariage d'amour, qu'à force de batailler, au gré d'un malentendu, on se surprenne, parfois, soudain, à aimer pour de vrai, à aimer d'amitié, sans rien demander ni souffrir de savoir que l'autre n'est pas notre propriété. A quoi tient cette genèse? D'où vient qu'on en vienne tantôt, contre tout attente, à finalement aimer celui dont on est d'abord seulement amoureux? Du fait que la passion d'aimer témoigne du seul amour qui vaille, du seul amour véritable, paradoxal et sans cause: l'amour de la vie. Et à force d'aimer la vie malgré elle, on finit souvent par aimer les autres sans raison. Peu importe qu'il soit un quiproquo: que l'amour soit réciproque ou malheureux, tomber amoureux est toujours un début de victoire.